February 20, 2012

Le Pape célébrera-t-il la Messe « tridentine » ?


À partir de la publication de Motu Proprio Summorum Pontificum par le Très Saint-Père Benoît XVI, apparaissent de temps en temps des informations sous-entendants que le Pape célèbre en privé la Sainte Messe dite tridentine. Ces informations, jusqu'à présent non-confirmées par le Siège Apostolique, sont parfois accompagnées des débats sur la possibilité qu'aurait Benoît XVI de célébrer publiquement une Messe papale solennelle (on peut mentionner ici certaines discussions très larges et « vives » sur les forums d’internet en différentes langues).



Malheureusement, il semble que la majorité, sinon presque tout le monde qui participe à cette discussion (ou plutôt divagations) ne regarde pas l’ancienne loi liturgique, les rites anciens, les cérémonies et toutes les traditions à une Messe « solennelle » célébrée par le pape. Plusieurs voudraient que Benoît XVI célèbre cette Messe « solennelle » comme on la voit sur les photos et les vidéos conservées.

On ne veut pas répondre à la question si cela est possible et selon quelles règles devrait se dérouler l’accommodation des anciens rites à la loi liturgique en vigueur, ou au droit canon (cela serait aussi une divagation) – on essayera de montrer brièvement quelques-uns de plusieurs « faits », difficultés, différences, changements ou problèmes s'y attachants (cela semble nécessaire, vu le grand nombre de fausses opinions, commentaires ou observations).



1. En premier lieu, il faudrait préciser la date éventuelle de la célébration (d’une Messe solennelle papale - il faut utiliser plutôt ce nom) par le Saint-Père. Autrefois (jusqu'à peu de temps après le Concile Vatican II), le pape célébrait en forme solennelle la Messe trois fois par an : le jour de Noël, le jour de Pâques et pour la Solennité de saint Pierre, le Prince des Apôtres (ainsi que les occasions extraordinaires, comme une canonisation, son propre couronnement ou l’ouverture d’un Concile Œcuménique, comme c’était le cas, p.ex., du bx. Pape Jean XXIII).

Au cours de toute l’année liturgique, le pape assistait aux cérémonies célébrées par des cardinaux et des évêques précédemment choisis (la Congrégation du Cérémonial rédigeait un document spécial, envoyé à tous les cardinaux et les évêques qui devaient exercer des fonctions au cours des chapelles papales [Le nom « chapelle papale » désigne la liturgie papale, non le lieu où le pape célèbre], intitulé : Denunciatio dierum quibus hoc anno *** Capellae papales et cardinalitiae habentur; et praescriptio colorum quos iisdem diebus in cappis induunt Emi. et Rmi. Cardinales).

Il arrivait parfois que le Saint-Père célébrait publiquement (p.ex. dans une des basiliques majeures, patriarcales) sa Messe dans la forme semblable (ceci n’est pas une expression heureuse, mais vu le caractère de ce texte, on se permet de l’employer, pour donner un point de repère) aux Messe dites prélatices, célébrées par les évêques, comme cela avait eu lieu p.ex. le jour du 25e anniversaire du sacre épiscopal de Pie XII (1942), quand il a célébré une Messe basse (papale) dans la basilique de Saint-Pierre.



Quotidiennement, le Saint Père célébrait sa Messe privée sur un autel portatif dans un de ses appartements (cela dépendait du lieu de sa résidence : le Palais de Latran ou le Quirinal). Encore à une autre époque, la Messe du Souverain Pontife était célébrée dans sa chapelle privée (dès le pontificat du bx. Jean XXIII, le Saint Père disait ses Messes privées en présence d’un petit nombre d’invités).

2. Deuxièmement, on ne peut pas oublier que l’ancienne Cour papale a été transformée par le pape Paul VI en Maison pontificale (par la Lettre Apostolique en forme de Motu Proprio Pontificalis Domus du 28 mars 1968), ce qui signifiait la suppression de plusieurs fonctions, la limitation des nombreux dignitaires qui prenaient part dans les chapelles papales ainsi que des titres (tant du clergé que des laïques). Alors (aussi à cause des directives postérieures), il n’est plus possible aujourd’hui de célébrer un Messe solennelle papale strictement selon l’ancien cérémonial, car, p. ex., les anciennes formations militaires (la Garde Noble, la Garde Palatine), ainsi que les autres fonctions et degrés (p. ex., les cardinaux de palace, le gardien de la croix papale, les chambellans d’honneur, les porteurs de la rose d’or etc.) des personnes servant le pape p. ex. dans ses appartements (palais) ont été dissolues ou éventuellement modernisées, (réformées, réorganisées).

Il faut mentionner que le placement (dans la procession) de tous ceux qui prenaient part dans les liturgies papales était strictement décrit, en s’accommodant aux rites ou situations (p. ex. le Dimanche des Rameaux, ou la Purification de la Très Sainte Vierge, lorsque le pape ne pouvait pas distribuer personnellement des rameaux ou des cierges, il était remplacé par un des cardinaux, ce qui impliquait le changement dans l’ordre de la réception des objets par les dignitaires choisis, ainsi que les changements dans la cérémonie – on n’embrassait ni les pieds, ni les genoux [selon la dignité de la personne qui recevait le rameaux ou le cierge], mais seulement l’anneau du cardinal remplaçant le pape, etc.). [C’est aussi par le document mentionné ci-haut (Pontificalis Domus) qu’on a décidé que les laïques ne prendront plus part à la procession papale].



3. Un autre élément, non moins important, qu’on ne peut pas ne pas prendre en considération, c’est un énorme changement dans la diplomatie et les usages particuliers [a], ainsi que la mentalité liturgique régnante [b] :

a. Le pape n’utilise plus de carrosse (bien avant le dernier Concile, elle avait été remplacée par une voiture – une limousine), dont certains voudraient bien voir le retour ; pareillement, le pape ne voyage pas [à Rome et encore plus dans le monde] entouré par sa Cour (ce qui est lié, entre autres, avec les changements introduits, voir ci-haut) : pour chaque chapelle papale, selon son lieu et son « genre » (la forme, la solennité), le pape, ainsi que les cardinaux, les évêques et les autres dignitaires, y compris des laïques, qui y prenaient part, partaient vers le lieu où elle était célébrée en ses palais ou appartements, entourés par leur cour (leurs servants, ou inférieurs). Ensuite, le pape était reçu dans les lieux prévus (comme, p. ex., la Salle des Parements) par les personnes choisies (les cardinaux assistants, etc.).



Par exemple, le pape Pie VII, au cours de son voyage à Paris, était escorté de Rome par toute la noblesse romaine (cléricale et laïque), au cours d’un trajet des plusieurs kilomètres, qui commençait avec la Porte Angélique. Dans son voyage, il était accompagné par 108 personnes (des cardinaux, entre autres le doyen du Sacré Collège, le cardinal Antonelli, des archevêques, des secrétaires, des chapelains, des caudataires, des cérémoniaires, etc.), comme l’avait écrit dans son journal le fameux prêtre et érudit, Francesco Cancellieri.

C’est un des éléments du savoir-vivre diplomatique, de la Cour ou de la vie quotidienne du pape et du fonctionnement de la Curie Romaine, qui a été oublié, est tombé en désuétude, ou a été changé (non sans lien avec le progrès technologique et avec Rome et le monde qui changent dynamiquement – Rome et les usages de la fin du XVIIIe s., ce n’est pas Rome de la fin du XXe s., et encore moins celle du début du XXIe s. …)

b. Même si les cardinaux assistent le pape, en remplissant des fonctions de cardinaux assistants (les cardinaux-diacres vêtus de dalmatiques), exerçant une fonction principalement honorifique, pour la majorité des membres de la hiérarchie et du Sacré-Collège (des évêques, des prélats…), pour beaucoup (des clercs et des laïcs) il est aujourd’hui impensable de porter un cierge au cours d’une Messe célébrée par le pape (la bugia), ou un missel, ou encore moins d’apporter des burettes à l’autel, d’exercer la fonction du thuriféraire, ou de soutenir les franges des ornements du pape (fimbria, le nom utilisé communément c’est la falda).



4. En commentant une éventuelle célébration d’une Messe solennelle papale par le Saint Père, on touche souvent le sujet de la tiare (sur Internet on peut même trouver des photomontages, souvent d’une bonne qualité, représentant le pape avec la tiare sur la tête – malheureusement, ces photos sont souvent en contradiction avec les rubriques qui touchent au sujet ; la tiare engendre encore plus de discussions depuis la journée où l’on a offert au Saint Père sa propre couronne).

La tiare n’est pas, strictement parlant, un couvre-tête liturgique (au cours de la Messe même, elle se trouve sur l’autel, et elle est portée par une des personnes choisies parmi les dignitaires de la Curie Romaine – ladite Lettre Apostolique Pontificalis Domus 6, § 4 mentionne la suppression de fonction du gardien de la tiare papale) ; de plus, son usage était réglé par les livres contenant la description des cérémonies apostoliques (appelées communément Cæremoniale Romanum).



Ainsi, le Vicaire du Christ (principalement) se montrait en tiare (étant porté sur sa sedia gestatoria et bénissant tous les assemblés) les jours suivants : Quatre Saints Couronnés, st. Martin, st. Clément, les Dimanches de Gaudete et Lætare, Noël, st. Etienne, Epiphanie, Dimanche des Pâques, Lundi de Pâques, Dimanche du Bon Pasteur, Ascension, Pentecôte, st. Pierre et st. Paul, st. Silvestre, le jour de son couronnement (qui n’a pas eu lieu depuis Paul VI, et depuis lequel le pape a, en théorie, le droit de porter la tiare et, ce qui va de soi, de l’utiliser. Mais jusqu’à aujourd’hui, on n’a pas vu l’Évêque de Rome avec la tiare sur la tête).

5. La réforme liturgique faite après le Concile Vatican II crée elle aussi des problèmes et des difficultés (la simplification des ornements, des cérémonies, changement des prières, des chants, etc., etc., etc.). Beaucoup d'ornements utilisés naguère, comme la falda mentionnée plus haut, mais aussi le fanon, le subcingulum, appelé aussi subcinctorium, ou les ornements propres aux évêques (pour les célébrations des liturgies pontificales), comme des sandales (vu la tradition de baiser les pieds du pape, on brodait toujours des croix d’or sur les sandales du Saint-Père), ou des gants se trouvent maintenant dans des musées, des expositions ou sont bien renfermés dans des sacristies.



Les principes et les premières applications ainsi que les effets de la réforme de la liturgie papale sont décrits brièvement dans son œuvre-testament par son créateur et initiateurs principal, Annibale Bugnini (The Reform of the Liturgy 1948 – 1975, Collegeville 1990, p. 805 – 817 = chapitre 52: The Papal Chapel).

On pourrait encore longuement continuer et développer la liste des points évoqués plus haut (de façon générale et sommaire), mais cela dépasse les limites de cet article.

Bref, c’est de cette manière que se présentent certaines différences, comme on peut les nommer, ou – comme on les a nommées plus haut – les difficultés, les changements ou les problèmes [de nature plutôt pratique] (p. ex. quant au premier point, depuis des dizaines d’années, le pape célèbre personnellement chaque Messe, ce qui trouve sa cause principalement dans l’abolition de la pratique des célébrations liturgiques coram – en présence [episcopo, Summo Pontifice – de l’évêque, du pape] ; en lien avec le troisième point : il est impensable aujourd’hui que le Saint-Père assiste à une Messe et ne la célèbre pas en tant que dignissimus), liés à une certaine accommodation (par l’Office des Célébrations Liturgiques, qui, il semble, possède des moyens, comme des sources, des commentaires ou des documents [des archives extrêmement riches, contenant, entre autres, les journaux des cérémoniaires pontificaux de tous les siècles – malheureusement non-consultables ou non-édités en majorité] ou des spécialistes [des cérémoniaires, des consulteurs, ou même des historiens et des chercheurs du monde entier, pour mentionner seulement le professeur Ulrich Nersinger qui a publié récemment un excellent ouvrage au sujet de la liturgie de la cour pontificale telle, qu’elle était célébrée juste avant les commencements de sa reforme au début de la seconde moitié du XXe s.]).

(Traduction du polonais [version corrigée]: M. l’abbé M. Markiewicz et M. l'abbé Quinquis)