August 3, 2012

Pie XII [3] - Porté sur la sedia


Les étoiles scintillent encore dans le ciel nocturne de Rome. Il est un peu de quatre heures, et l’aube va se lever sur ce dimanche, 12 mars 1939.
            En dépit de l’heure insolite, la ville est pleine de mouvement et de bruit : des files ininterrompues d’autos traversent les ponts du Tibre, dans la lueur de leurs phares et le vrombissement de leurs moteurs. De toutes parts, une foule innombrable se rue vers Saint-Pierre.
            Mais devant la silhouette grotesque du grandiose palazzo della Giustizia, de puissants cordons de troupes arrêtent hommes et véhicules : seuls ceux qui possèdent une carte d’entrée iront jusqu’à la basilique. Trois cent mille de ces cartes, en chiffre rond, ont été réclamées aux autorités vaticanes de toutes les parties du monde. On en a délivré soixante mille ; la plus grande église de la chrétienté ne peut recevoir un nombre supérieur de fidèles.
            Il fait à peine jour que déjà la basilique est fermée : il ne reste plus un pouce d’inoccupé et il n’est que six heures et demie. Or, les cérémonies du couronnement du pape ne commenceront qu’à huit heures quinze.

* * *

            L’église San Pietro in Vaticano resplendit de lumières. D’immenses draperies de damas pourpre bordées d’or retombent des colonnes et des parois de marbre. Au-dessus d’elles, le regard se perd dans des hauteurs vertigineuses.
            Soixante mille personnes se serrent dans les rangées de bancs et dans les tribunes qui les dominent. La basilique retentit de ce mugissement qui, sortant de certaines coquilles marines, semble être l’écho des tempêtes de l’océan et du brisement de ses vagues.
            Qu’elle est miraculeusement puissante, cette église, dans la lourde richesse de ses dorures, dans son peuple de statues dont les gestes retiennent à jamais la splendeur des mythes et des légendes ! Qu’elle est aérienne dans sa coupole qui monte vers l’espace céleste ! Celui qui, à cet instant, entre dans cette église aperçoit au bout de l’allée de parade maintenue libre par les gardes pontificaux, à travers les colonnes du maître-autel, sous les grappes des dizaines de mille lampes, là-bas, à la limite même du regard, encadré de pourpre, le trône du pape, ce trône blanc comme neige miroitant dans un solitaire lointain, au delà du temps et de l’espace.

* * *

            Le soleil matinal verse sa lumière de couronnement sur la place Saint-Pierre qui est noire de monde.
            Soudain, des hauteurs de la basilique, le son des trompettes d’argent. Les premiers accords de la célébre marche triomphale de Silveri s’élancent, jubilants.
            Le cortège du pape, en une procession sans égale, venant des salles du Vatican, descend l’escalier royal.
            On ouvre le grand portail de bronze de la basilique, et un flot de lumières s’abat sur la foule, rompant son attente.
            Les chanteurs de la chapelle sixtine, sous la direction du maître Perosi, entonnent le Tu es Petrus.
            « Tu es Petrus » - promesse surnaturelle tout d’abord. Affirmation rayonnante qui s’embrase de plus en plus.
            « Tu es Petrus » - confession fervente, foi passionnée.
            « Tu es Petrus » - triomphe souverain, exaltation, cri jaillissant.
            « Tu es Petrus » - serment de fidélité, chant d’amour.
            Soixante mille... non, cent mille... non, deux cent mille voix humaines le lancent à la rencontre du Souverain Pontife.
            Et voici que pour la première fois, en cette matinée, la basilique et la place tout entière retentissent de la délirante acclamation : Evviva il Papa ! Evviva Pio dodicesimo !

* * *

            Immédiatement à droite, devant l’entrée de la basilique, un trône a été préparé. Pie XII, descendu de la sedia gestatoria, y prend place.
            C’est à cet endroit qu’à lieu la première rencontre entre le Souverain Pontife et le clergé du plus grand temple de la chrétienté.
            Le chapitre de Saint-Pierre et le clergé au complet rendent alors le premier hommage solennel qui signifie que le nouveau pape prend possession de la basilique. Le doyen des chanoines, Mgr Nardone, lit le texte de l’hommage et, le premier, baise le pied droit et la main de Pie XII.
            Cette scène est si belle qu’il semble à la foule massée sur la place qu’un tapis magique aux couleurs flamboyantes vient d’être déroulé devant ses yeux.
            Le Souverain Pontife, de nouveau coiffé de la mitre blanche, remonte sur la sedia gestatoria.
            Le Tu es Petrus a repris. Les haut-parleurs portent ses accents au loin tandis que le cortège atteint la basilique même.
            A l’instant précis où la sedia gestatoria – Pie XII, pâle, ascétique, immobile, est plongé dans une muette oraison – passe le seuil de Saint-Pierre, le prince héritier et la princesse héritière d’Italie, à la tête des quarante délégations des divers pays, s’agenouillent à quelques pas de Sa Sainteté.
            Le pape a tourné son regard vers eux.
            Lentement, solennellement,  sa main se lève pour esquisser le geste de la bénédiction.
            L’émotion étreint les cœurs.

* * *

            Le cortège pontifical du couronnement n’a pas encore pénétré à l’intérieur de Saint-Pierre que le défilé des délégations étrangères et les représentants des dynasties régnantes arrivent sur la gauche.
            Des quatre coins du monde, les nations on envoyé leurs messagers pour le couronnement de Pie XII.
            Deux gardes suisses, héraldiques avec leur hallebarde sur l’épaule, précèdent le cortège.
            Le prince de Piémont, en grande tenue, l’uniforme de gala rehaussé du collier de la Sanctissima Annunziata et du ruban de l’Ordre du Christ et, à ses côtés, la princesse héritière dont la lonque traîne est portée par deux nobles de la cour, représentent Sa Majesté le roi-empereur d’Italie, le descendant de ce Victor Emmanuel sous lequel Pie IX eut l’amertume de se dire le « prisonnier de sa dignité, de son honneur et de sa sécurité ».
            Il semble interminable, ce défilé de princes et de nobles, d’ambassadeurs et de ministres, de conseillers et d’attachés qui traversent la nef dans toute la longueur pour aller occuper, dans le chœur, les places réservées des deux côtés du trône pontifical.
            Ravie, la foule savoure le spectacle grandiose du déploiement du faste, de la dignité et de la puissance. Les cœurs ont compris : toutes les nations s’inclinent devant le pape.

* * *

            Voici enfin le cortège du couronnement du pape lui-même entrant dans la basilique.
            Selon une tradition séculaire, il s’ouvre par une double rangée martiale de Suisses en heaume et armure.
            Ils sont suivis des procureurs des ordres monastiques, des prédicateurs et des confesseurs de Saint-Pierre ; deux par deux, ils déploient la variété de leurs costumes.
            Derrière eux arrive un chapelain en chape rouge, escorté par deux Suisses portant hallebarde. Sur un imposant coussin de soie, il soutient la tiare ornée de pierres précieuses, annonçant en ses trois couronnes les trois puissances de l’autorité pontificale.
            Puis c’est la suite ininterrompue, interminable des messagers apostoliques en soutane violette, des avocats du consistoire, des camériers, des chantres de la Sixtine, des prélats de la cour pontificale de justice...
            Le rouge, le violet, le gris des prélats, le noir des « Camerieri di cappa e spada » se mêlent à la bure rèche des moines, aux cottes de mailles étincelantes, aux lames fulgurantes dans la lumière.
            Apparaît ensuite un prélat des « Uditori di Rota » qui porte la croix pontificale et que suivent sept prélats de la signature apostolique tenant en main un candélabre au long cierge allumé.
            C’est le tour maintenant du sous-diacre latin et du diacre grec et de la procession majestueuse des princes de l’Eglise : les abbés, les évêques, les archevêques, les patriarches et les cardinaux.
            Et déjà surgit la « famille du pape », la troupe de nobles et de prélats qui sont au service de sa personne et à celui de son antichambre. On distinque, parmi eux, des camériers secrets de cape et d’épée et, surtout, les princes Colonna, Massimo et Ruspoli.
            Voici enfin que s’approche, environné du balancement des éventails en plumes d’autruche, protégé par le grand baldaquin aux plis lourds dont le lamé d’or miroite, porté par seize serviteurs sur la sedia gestatoria... voici enfin, dominant toute cette pompe, voici que s’approche le pape.

* * *

            Le pape qui bénit.
            Il est au centre de tous les regards.
            Les acclamations, s’unissant en véritable roulement de tronnerre, semblent ébranler la basilique.
            Des gens se lèvent, agitent des voiles, saluent de leurs mains gesticulantes ou jointes au-dessus de leurs têtes comme en une supplication :
            - Evviva il Papa ! Evviva il Santo Padre !
            Pas à pas, la sedia gestatoria avance.
            Le Saint-Père porte une chape lamée d’or et, sur sa tête, la mitre irradiante.
            Devant la sedia gestatoria marche le cardinal Caccia-Dominioni qui va couronner le pape. A as gauche et à sa droite et derrière elle, terminant le cortège, de nouveau des Suisses, l’épée flammée au clair, et des Guardie Nobili dans leurs rutilants uniformes de parade.
            Se tenant très droit sur la sedia gestatoria, son pâle visage immuable, le regard comme tourné en lui-même, Pie XII bénit sans cesse de nouvelles vagues d’un peuple en allégresse. Hiératique, plongé dans un recueillement total, il semble sortir du monde des rêves, lui-même ravi en une extase.
            Et à sa rencontre, inlassable, la houle des clameurs :
            - Evviva il Papa ! Evviva Pio dodicesimo !
            Point culminant, instant sublime et inoubliable où de la prodigieuse coupole de Michel-Ange un fleuve de lumière descend sur le cortège du couronnement, inondant le Souverain Pontife de la suprême splendeur mystique.

* * *

            Un maître des cérémonies précède le cortège du Souverain Pontife.
            Trois fois, il interrompt sa marche.
            Trois fois, il prend avec une longue baguette, dans une coupe d’argent, des brins d’étoupe qu’il allume à un flambeau que porte devant lui un acolyte.
            Et tandis que l’étoupe se consume instantanément, le maître des cérémonies regarde, par trois fois, le pape qui s’approche, exhaussé au-dessus d’un peuple qui lui lance son hosanna, prêt à être couronné de la triple tiare, et par trois fois, il chante avec insistance :
            « Pater sance, sic transit gloria mundi. – Saint-Père, ainsi passe la gloire de ce monde. »
            La foule voit les trois petites flammes s’envoler dans une fumée noire, et elle est saisie par la beauté et le symbolisme de ce rite.

* * *

            Une dernière fois, les trompettes d’argent poussent leurs cris de joie.
            Une dernière fois, les accords puissants lancent leurs chants de triomphe à travers la basilique :
            « Tu es Petrus ! »
            Une dernière fois, les acclamations de la foule, portée par un enthousiasme frénétique, fusent vers les arcades et les coupoles.
            Une dernière fois, l’etroite main blanche du Souverain Pontife trace, au-dessus du peuple, le signe sacré de la Rédemption.
            A présent, la sedia gestatoria s’immobilise devant l’autel de la Confession, au pied duquel le pape va descendre pour célébrer le sacrifice solennel de la messe du couronnement.

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